A La Recherche du temps perdu

 

La fidélité et le Marais 12 juin, 2006

Classé dans : Les plaisirs et les jours... — Franck @ 23:29

       L’Américain qui visite le Marais trouve dans son guide des louanges sur le passé royal de ce quartier de Paris. Les hôtels particuliers qui s’y trouvent le prouvent et le Louvre n’est pas loin…Autrefois résidence des rois, il est devenu celle des reines! Et les gays sont restés plus proches qu’on ne croit de l’héritage royal en ce que, comme les rois d’autrefois, ils se dispersent entre maîtresses et mignons…

       Pourtant, les petites annonces débordent de bons et loyaux sentiments; ce ne sont que: « pas sérieux s’abstenir », « recherche compagnon pour la vie »…A les lire, on se demande si ces garçons n’occupent pas leurs soirées à repasser en boucle les « Sissi »! Mais il suffit de peu de temps pour se rendre compte que la belle impératrice n’est qu’un film et que la réalité est autrement différente. Et pour peu qu’on aille dans le Marais un soir de déprime, on en vient à se demander si la fidélité à un amour unique n’est pas comme les vieilles pierres de ce quartier: témoins d’un passé glorieux mais révolu!

       Et la question se pose: peut-on être fidèle quand on est gay?

       En ce moment, je suis avec Frédéric, un homme bien sous tout rapport. Il est beau, possède son appartement, me couvre de cadeau et pas un jour ne passe sans qu’il me dise « je t’aime ». Il n’apprécie pas le Marais et a priori, nous formons un couple parfait. il a si confiance que je peux sortir avec mes amis sans lui…Ce soir-là, j’étais dans un bar avec Sthéphanie, ma meilleure amie. Je tombe par hasard sur Philippe, une connaissance de longue date, un gaillard de 35 ans qui jure sur sa moto…Il est depuis quelques années avec Javier, un Brésilien mais le trompe sans un scrupule. Je l’intérroge et il me répond d’un air désabusé: « C’est comme ça dans le Marais! Etre fidèle, c’est dépassé! L’exclusivité est démodée…Et pourtant j’aime Javier; nous partons au Brésil cet hiver et il va me présenter à ses parents, c’est une étape essentielle dans un couple…Tu vois le blond là-bas? Tu le connais?… » Pour Philippe, le Marais est une pâtisserie où, comme toujours, on ne peut s’empêcher de choisir quelques friandises même si on a de quoi se faire des tartines à la maison.

       Peut-on être au régime quand un quartier entier d’une ville est un buffet ouvert à toute heure? Peut-on rester fidèle quand tant de sollicitations existent? Et ne serait-ce pas une fatalité d’avoir à se partager entre un compagnon privilégié et les autres?

       Le lendemain soir, dans une soirée mensuelle, je retrouve Gaël, vestiaire d’un sauna réputé, un beau gosse qui plait, qui m’avait plu…Ce garçon passe pour une garce totale. Il est marié tous les quinze jours et ne peut faire autrement que de tromper tous ses maris…Mais sa fatalité à lui est plus profonde; elle n’est pas, comme Philippe, une adaptation au milieu. Gaël doit séduire pour exister. Son sport, c’est la chasse; la validation de sa vie, c’est le regard conquis de l’autre… »A quoi bon plaire et séduire son mari? me dit-il. Quand tout est acquis, leur regard de chien fidèle me fait débander! Le problème c’est que tout le monde se connaît dans ce quartier! » Pauvre Gaël! Toujours à se faire prendre la main dans le mauvais slip!

       Dans une société où les repères deviennent flous, où exister n’est plus donné une fois pour toutes, l’infidélité et sa petite soeur, la séduction donjuanesque, sont-elles des moyens tangibles de se poser au monde? Quand un mec, puis un autre et encore un autre arrêtent votre regard en alerte, à l’affût, se sent-on moins transparent? Dans une ville où l’on peut se faire tuer sans que personne ne bouge un cil, l’intérêt, même éphémère, porté par les autres serait-il un moyen de prendre de l’épaisseur?

       Mais Philippe et Gaël ne m’avaient pas convaincu. Après tout, je suis avec Fred et nous au moins, nous croyons à la fidélité! Nous échappons à la mode du Marais et nous ne sommes pas tentés par les gâteaux succulents…Pas fashion certes, mais heureux. Nous n’avons pas à séduire pour exister puisque chaque jour apporte le meilleur à nous deux…

       La semaine d’après, je retrouve Sthéphanie et nous sortons encore…Fred est resté chez lui à travailler à son projet. A peine entré dans le bar, je le vois, Fred, mon Fred à moi, en compagnie d’un black sculptural…Je n’ai pas le temps de me composer un sourire qu’il m’a vu et a rougi…J’aurais dû me méfier: chacun de ses cadeaux était-il pour se faire pardonner d’une faute que lui lui seul connaissait? Je prenais Philippe et Gaël en pitié, je me sentais privilégié, dégagé des codes du Marais et voilà que je tombais de mon Olympe de candeur et de suffisance!

       Est-il utile de dire que je n’ai plus entendu parler de Fred? En revanche, j’ai revu Philippe quelques mois après. Il n’était plus avec Javier mais avec un médecin de province. Il changeait de travail et partait s’installer avec le docteur à la campagne… »Tu comprends, je me perdais dans le milieu! Ce n’était pas moi, ce dragueur, cette agitation…Javier est parti à cause de cela et je ne referai plus les mêmes erreurs! J’ai envie de calme, de simplicité, de ballades en moto en forêt…Arnaud aussi aime la moto et ses amis sont tous des hétéros mariés. Nous allons peut-être adopter un enfant!… » Qu’il ait échangé sa veste en cuir Jitrois pour une Barbour aurait dû me mettre la puce à l’oreille!

       Gaël aussi me réservait une surprise de taille! « Je vais épouser Julie dans quelques semaines…Tu peux pas savoir la tendresse qu’elle a dans les yeux, sa douceur…Avec elle, je me sens vivre pour moi-même, je n’ai pas à séduire et je peux enfin exprimer mon côté romantique…Le Marais manque tellement de romantisme! » Devais-je lui rappeler que c’était précisément à cause de mecs comme lui? Non, je me suis contenté de le féliciter pour son nouveau travail chez Laura Ashley…

       Alors? Que restait-il de mes questions à propos de la fidélité? Etait-elle impossible? Soumise à trop de dangers pour n’être qu’une illusion? Elle pourrait être le Graal que les gays recherchent, effrayés en même temps de son pouvoir…Parce que, qu’on ne s’y trompe pas! Etre fidèle, c’est accepter pleinement d’être deux; l’autre et soi. c’est embrasser l’idée que l’on devra construire une intimité close sans « intervention » extérieure…Et franchement, est-ce rassurant? Aller voir ailleurs, c’est facile; c’est l’intimité qui est difficile, hasardeuse. Elle suppose de savoir qui l’on est et de vouloir prendre des risques. Aussi, peut-on en vouloir à tous ces mecs du Marais d’être infidèles quand, pour eux, il est déjà si dur, voire impossible, d’être fidèle à eux-mêmes?

 

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