A La Recherche du temps perdu

 

La solitude frivole 18 juin, 2006

Classé dans : Les plaisirs et les jours... — Franck @ 0:59

Marie-Antoinette

       Le XVIIIe siècle a inventé la frivolité heureuse, sans état d’âme. Tout était gai, même les tragédies de la vie, l’innocence déchue, les guerres en dentelle. Aimer était le loisir d’oisifs. La trahison finissait en éclats de rire…La littérature de ce siècle enseigne l’honneur bafoué, la vertu prisée pour être mieux détruite. La cruauté élevée en art de vivre…Rousseau a bien prêché l’inverse, mais il se tournait déjà vers les paysages mélancoliques, romantiques du siècle suivant.

       A sa manière, le film « Marie-Antoinette » de Sofia Coppola a su se débarrasser des roideurs hiératiques de la légende pour retrouver le frivole. Le monde pastel, noyé de champagne et de soleils couchants de ce film saisit, à mon sens, une certaine essence du XVIIIe. L’étrange vie de cette enfant-reine, que la fin tragique transforme en destin, est peinte sans rigueur historique, mais avec l’esprit du temps. Futile et lasse, la reine y apparaît l’incarnation du mal de ce siècle, la solitude. L’excellence du goût, des manières, des arts dissimule les faux-semblants des relation humaines. Si Des Grieux est inconsolable, c’est qu’il se retrouve seul à la mort de Manon; si la terre est un désert pour Paul, c’est que Virginie n’y est plus; si la marquise de Merteuil perd la face, c’est qu’elle a déjà perdu son unique amour, Valmont…

       Et si Marie-Antoinette se grise de diamants et de pastorales en carton-pâte, c’est que la multitude qui peuple Versailles lui est indifférente, hostile, la laissant absolument seule dans la posture d’une image statufiée: reine, mère de l’héritier. Et rien d’autre…

       Curieusement, le film n’a que peu de dialogues, ne célébrant pas ainsi l‘esprit français, la ciselure du mot, la vertigineuse perfection de la langue…Mais c’eut été donner une qualité aux moeurs de la Cour! Et puis, c’est un film, et les images se suffisent à elle-mêmes. Une frêle silhouette écrasée par les parois sombres d’une interminable galerie, une jeune femme frustrée, faussement radieuse au milieu d’une foule qui s’amuse et l’épie…et tout est dit. Et, finalement, les pâtisseries improbables, les coiffures extravagantes, les étreintes à la mode expriment autant la solitude frivole que les phrases élégantes et cruelles de Crébillon, Marivaux ou Laclos. Quoiqu’on dise, l’épuisement de structures parfaites mais vides de sens, l’annonce déjà d’une catastrophe, la mort certaine dans le satin et l’or…

(photo: Kirsten Dunst dans « Marie-Antoinette » de Sofia Coppola)

 

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