A La Recherche du temps perdu

 

Le verrou 18 juin, 2006

Classé dans : Les plaisirs et les jours... — Franck @ 20:34

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       Ecrire, réfléchir (un peu) à propos du film « Marie-Antoinette » de Sofia Coppola, m’entraîne vers l’un de mes romans favoris, Les Liaisons dangereuses de Laclos. Hier, mon  correspondant et ami de Taroudant, Youssef, m’a demandé de lui envoyer ce livre; le paquet part demain (puisque je crois beaucoup à la vertu des menus cadeaux pour entretenir l’amitié ou tout autre type de relations…)

       Sur le moment, j’ai trouvé sa demande étrange; quoi de plus loin que l’oeuvre de Laclos de l’univers d’un Marocain croyant, pratiquant…Et puis, à y réfléchir, je me suis dit que peu de choix pouvaient être meilleurs pour qui veut entrer dans l’âme française. Je n’entreprendrai pas de détailler toutes les raisons qui le prouveraient: il me faudrait relier ce que j’écris!

       Mais une ou deux choses quand même…Il me semble que la France est l’un des rares pays qui, à l’époque moderne, a poussé aussi loin la sophistication dans l’étude du sentiment amoureux. Trois femmes dans le roman, trois caractères fort différents. Je pourrais dire aussi trois états, (étapes?) d’une même femme. En « entrant dans le monde », chacune a pu être une Cécile de Volanges, naïve, jolie, ne sachant rien mais curieuse. L’une, Madame de Tourvel, a choisi la soumission, au mari qu’on lui a donné, aux règles morales et religieuses; l’autre, Madame de Merteuil, a opté pour la liberté, la sienne, celle qu’elle a compris qu’on lui volait parce qu’elle était femme. Bien sûr, il existe des différences fondamentales entre ces deux personnages. Mais, Madame de Tourvel est-elle si pure qu’elle accepte de correspondre avec Valmont quand un silence total aurait dû être sa seule réponse? Madame de Merteuil est-elle si noire qu’elle fasse tout pour faire revenir Valmont et que pour lui seul, à lui seul, elle parle d’amour sincèrement (« Dans le temps que nous nous aimions, car je crois que c’était de l’amour, j’étais heureuse; et vous, Vicomte?… », lettre CXXXI)? Qu’elle tombe dans la plus simple jalousie? Et c’est bien l’amour qui vient tout précipiter.

       (Ah! Rencontrer l’homme fatal! Celui qu’on sait qu’on ne pourra plus oublier et qu’on doute si jamais il pourra vous rendre heureux…)

       J’irai même plus loin. Certes, la marquise de Merteuil se forge une carrière de rouée, avec délectation, en y usant de toute son intelligence, de tout son esprit. Mais n’est-ce pas l’unique moyen qu’elle ait trouvé pour entrer dans l’intimité de Valmont, y rester, et gagner son respect? Sa vie se passe en jeux de séduction, pervers, parfaits, qui lui laissent des plaisirs médiocres, avec des « manoeuvres d’amour »…; la seule grande satisfaction étant de raconter ses conquêtes à Valmont. Et quand ce dernier, l’imprudent, montre les signes d’un attachement différent pour Madame de Tourvel, le jeu perd de son charme, devient sérieux. Et ce n’est plus l’aimable hypocrite qui agit, mais l’amoureuse abandonnée qui veut survivre: « Quand une femme frappe dans le coeur d’une autre, elle manque rarement de trouver l’endroit sensible, et la blessure est incurable. Tandis que je frappais celle-ci [Madame de Tourvel], ou plutôt que je dirigeais vos coups, je n’ai pas oublié que cette femme était ma rivale, que vous l’aviez trouvée un moment préférable à moi, et qu’enfin, vous m’aviez placée au-dessous d’elle. » (lettre CXLV). Et, parès que Valmont est perdu, mort pour une autre, peu importe ce qui arrive…

       Je crois en fin de compte que Youssef pourra comprendre qu’une amoureuse française est ce que Dieu peut créer de mieux…ou de pire! Comblée, elle est l’amante parfaite, ou mêmes toutes (« J’ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à moi seule tout un sérail; mais il ne m’a jamais convenu d’en faire partie. », lettre CXXVII). Délaissée, elle peut se faire terrible, ou désespérée (voir Les Lettres portugaises de Guilleragues).

(citations extraites des lettres de Madame de Merteuil au vicomte de Valmont, Laclos, Les liaisons dangereuses; reproduction du « Verrou » de J. H. Fragonard)

 

2 Commentaires

  1.  
    Floriane
    Floriane écrit:

    Je suis une fan de la marquise de Merteuil, cette femme est si manipulatrice, vil, hypocrite…mais j’adore quand même…

    Quant a la presidente de Tourvel c’est la femme « bien sous tout rapport » de l’époque, elle n’a rien d’interessant et meme sa pruderie est mise en question quand elle accepte, si facilement, de recevoir le courrier de Valmont…

    Comme quoi, en toute femme someille peut etre Cécile de volanges, au debut, puis, en toute femme, aussi pieuse soit elle, sommeille madame de Merteuil, on ne puis dire de meme pour madame de Tourvel…

  2.  
    Catherine
    Catherine écrit:

    Juste ravie de te lire.. J’adore les sujets abordés dans ton blog, une écriture exquise. Tu devrais vraiment relier ce que tu écris.

    Bonne continuation !

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